☻Martine au viol
LE RIRE D’ARIANE



Critique de Pierre Lesquelen, 24 juillet 2026





“La police secrète du viol“

À l’heure d’une singularisation des points de vue sur la question, dans l’autofiction littéraire et sur les scènes, Martine au viol de la “compagnie méchante“ Le Rire d’Ariane, qui fait le choix d’une focale sociétale et d’une multiplication d’exemples, prend le risque d’être un spectacle trop thématique et trop totalisant sur les violences sexuelles. Mais l’intelligence et l’inclusivité de ses protocoles, qui sont bien plus que des chapitres informatifs et édifiants, lui donnent l’énergie d’un manifeste novateur et partagé.

Quelque chose bouge ces derniers temps, de la littérature au théâtre (citons Triste tigre de Neige Sinno ou encore Œdipe roi d’Eddy D’aranjo), dans l’adresse des récits de violences sexuelles. Ceux-ci deviennent moins frontaux, plus relationnels, davantage conscients des spectateur·rice·s varié·e·s qui les reçoivent –– assemblée obligée de victimes, de préservé·e·s, d’agresseurs. Martine au viol pousse loin cette individuation. Car voilà une forme “participative“ qui questionne vraiment ses spectateur·rice·s. De fait, la représentation commence par faire exister l’imaginaire collectif en présence : laquelle des deux interprètes est la plus belle, la plus lesbienne, la plus épilée… ? La rose ou la bleue ? Chacun·e vote sans se sentir traqué·e. Ce n’est pas là un quizz moraliste qui regarderait nos préjugés, mais un échauffement commun et individuel à la stratification du regard ; à cette superposition indécidable des apparences, des représentations mentales et des fondements éthiques qui frappe tout de point de vue, dès lors qu’il prend la peine de se regarder.

Ce prologue dépose l’ambition dialectique de Martine au viol. Le rire d’Ariane s’oblige en effet, dans ce premier spectacle, à un discours sans ambiguïté sur la culture du viol comme crime systémique, mais fait constamment exister la réception et le traitement complexe de ce même discours — autant dans les cas cités (celui d’une femme, par exemple, dans le déni de l’agression sexuelle de son amie) que dans le présent incertain du moment théâtral. C’est en délaissant toute grammaire réparatrice que Martine au viol permet l’affrontement réel d’un problème. L’intranquillité procurée est à la fois glaçante et ludique : elle réside autant dans ces bruits sourds, entendus toutes les six minutes (temps moyen entre deux crimes sexuels, en France) que dans l’indétermination joyeuse de certains protocoles. En premier lieu dans un acte qui fait déjà la rumeur du Rire d’Ariane : l’invitation faite aux hommes-cis de monter sur scène, territoire hors-la-loi, pour se prendre des claques. Un moment bien plus complexe à vivre qu’à raconter, car totalement dénué de symbolique revencharde et agressive. Aller se faire baffer, est-ce une performance réelle de déconstruction ou un signe de courage démonstratif, encore très masculin ? Rester assis, est-ce une preuve de déni, de passivité politique, ou bien un refus actif de confirmer, symboliquement, la brochette patriarcale ?

Ainsi, Martine au viol – qui cite d’ailleurs Valérie Solanas – a l’allure d’un SCUM Manifesto inclusif, c’est-à-dire d’un préambule révolutionnaire qui n’agit plus seulement contre les hommes, mais avec leur nécessaire participation, sociale et théâtrale. Et sans jamais prétendre gagner la bataille, le spectacle sème des hypothèses politiques, comme celle d’une « police secrète du viol. ». Celle que les hommes-cis pourraient former entre eux malgré eux (aller tabasser, par héroïsme, un autre violeur que soi-même) et celle, peut-être, que nous sommes déjà en train de constituer ; nous spectateur·rice·s incité·e·s à une introspection à la fois incomparable et commune, à une implication vivante dans le problème totalement irréparé des violences sexuelles. L’assemblée politique  — celle qui cherche, quels que soient ses moyens et son vécu, des issues face à un problème ; celle qui, en l’occurrence, comme le dit Maelle, tentent de « redonner de l’existence, de la consistance au viol » — est souvent un grand mot du théâtre. Pas ici. La modestie, l’esthétique pauvre et exigeante, la conscience des moyens du théâtre, du moment polysémique, sans présage que celui-ci peut faire naître : tout cela réuni dans un premier spectacle donne hâte d’en voir plus.

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Texte Célia Jaillet
Mise en scène Mélodie Fourmeaux
Interprétation Fiona Julien, Mélodie Fourmeaux, Célia Jaillet, Pau Labourgade (en alternance avec Cyrille Delemotte)
Scénographie Ghil Meynard, Clément Morel
Costumes Elsa Faure, Valentine Durand, Marilou Fourmeaux, Ella Khalizad, Benjamin Gournay, Benjamin Jeannot
Musique Adri·e Pineaud, Néréa Dezac
Vidéos Irane Azmoudeh, Kadiatou Camara, Marie Champion, Néréa Dezac, Elsa Fafin, Laodicée Hazim, Marianne Humbert, Maëlle Garcia, Véronique Gawedzki, Jacques Girard, Sasha Goetschy, Myette Gravier, Emmanuelle Griffon, Agathe Groult, Sarah Jahanbakhsh, Margot Laverdant, Eloise Lenoble, Mylène Lerat, Anne Lorient, Theresa Machado, Laurène Marx, Jade Pappagallo, Leslie Pividal, Mathilde Riu, Yanhu Shi, Déborah De Robertis, Léonore Vanryssel, Julie Wauquiez

(Vu à la Manufacture - Avignon - le 9 juillet 2026)